Objectif

  Le Cercle des penseurs idéalistes est un groupe de philosophes et d’intellectuels dont l’ambition première est de produire un argumentaire en faveur de la réalité théorique de la liberté – d’abord humaine, mais également animale et végétale – en tant que principe d’activité autonome.

  Face à l’absurde déni théorique de la liberté dans lequel s’enlise toujours plus profondément notre époque, cette entreprise s’impose aujourd’hui avec une urgence croissante, qu’il devient immoral d’ignorer lorsqu’on a conscience de l’importance des enjeux. Car si les arguments sur lesquels se fonde ce déni sont pour la plupart risibles et facilement réfutables, les conséquences entraînées par ce déni au plan moral et, d’une manière plus générale, aux plans existentiel et pratique, sont tout simplement catastrophiques et semblent même vouloir prendre depuis quelque temps des proportions quasi-apocalyptiques (du moins à l’échelle humaine).

  Il devient donc nécessaire, dans un premier temps, de mettre en pleine lumière la faiblesse de l’argumentaire de nos contradicteurs, cela afin d’adresser ensuite la question de leur véritable mobile. En effet, quiconque est en mesure d’apprécier la valeur rationnelle d’un argument sera frappé par l’inconséquence du discours déterministe. Et c’est bien là que se trouve la véritable énigme. La question n’est pas tellement de savoir si l’homme et la nature sont libres, la réponse sur ce point ne faisant pas le moindre doute, mais bien plutôt de savoir pourquoi et comment on en arrive à mettre en doute et nier la réalité de la liberté : comment peut-on s’aveugler au point de ne pas apercevoir que la possibilité même de la négation de la liberté suppose déjà sa réalité?

  La nécessité de cette entreprise s’est imposée aux fondateurs du groupe il y a de cela bien des années, sans qu’ils trouvent le courage de la mettre en œuvre. Les forces auxquelles nous entreprenons aujourd’hui de nous opposer sont d’une telle puissance, elles ont infecté à tel point l’ensemble des domaines de la pensée et de l’activité humaine, que nous ne nous faisons guère d’illusion sur nos chances d’attirer l’attention d’un large public, et encore moins de contribuer à un renversement des mentalités sur la question de la liberté. Mais face à l’unanimité d’un discours théorique témoignant d’une telle confusion morale et d’un manque de discernement aussi généralisé, il nous est tout de même apparu indispensable de tenter quelque chose et d’émettre une voix discordante. Quoi qu’il en soit, nos efforts n’auront pas été tout à fait vains si, comme nous l’espérons, nous parvenons en les mettant par écrit à clarifier pour nous-mêmes nos idées et à renforcer de la sorte notre propre conviction.

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  Une activité libre ou autonome, par définition, constitue elle-même sa propre cause. En affirmant la réalité d’une activité libre et autonome, on affirme la réalité d’une activité dont le principe n’est pas d’origine extérieure : cette activité n’a pas été causée par quelque chose d’autre, mais a eu lieu par et pour elle-même.

  C’est ainsi que l’acte ludique est posé simplement pour jouer, au nom de l’activité que constitue le jeu lui-même. L’acte ludique n’est pas déterminé de l’extérieur. Le jeu n’a pas de cause naturelle : rien n’oblige les joueurs à jouer, puisque leur activité se déroule dans le cadre de règles qui ne sont nullement nécessaires, mais établies arbitrairement, et qu’ils peuvent choisir de changer à tout moment. Le véritable jeu, au sens propre, n’a pas non plus de but extérieur au jeu lui-même : celui qui joue pour jouer n’en retire aucun gain hormis le simple plaisir de jouer. Le jeu révèle donc la liberté de celui qui joue, c’est-à-dire sa capacité à poser des actions qu’il s’est lui-même imposées pour le simple plaisir d’agir librement.

  Aussi l’activité libre est-elle essentiellement réflexive : un acte a lieu, et ce qui agit à travers cet acte n’est rien d’extérieur à cet acte lui-même ; cet acte se pose lui-même et, du fait même qu’il se pose, il se trouve posé comme acte. Autrement dit, cet acte est à la fois l’acte lui-même, le sujet de l’acte, et son objet. L’activité de jouer est à la fois le jeu, la cause du jeu et ce qui est engendré par le jeu. Un tel acte peut être qualifié pour cette raison de principe purement spirituel ou intellectuel : en tant qu’acte libre ou autonome, un tel acte est esprit, puisque, de par son être même, en tant qu’acte d’auto-engendrement, il agit sur lui-même. Il se trouve immédiatement en rapport avec lui-même et se connaît lui-même, ce qui correspond à la définition de la conscience ou de l’intelligence. Lorsqu’il joue, par exemple, le joueur a  immédiatement conscience de la gratuité de son action, il sait qu’elle est purement arbitraire et ne répond à aucune nécessité extérieure. Le joueur fait comme si les règles du jeu étaient absolument contraignantes et qu’il n’avait pas le choix d’y obéir, et il fait comme si l’issue de la partie était cruciale, comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort ; il s’investit dans le jeu comme si le jeu était sérieux. Mais en même temps, il sait qu’il peut choisir à tout moment de se soustraire au jeu. Il n’est pas dupe du jeu, il sait qu’il ne fait que jouer, qu’il n’a pas d’autre but que de poser la série des différents actes auxquels il s’est lui-même contraint. Autrement dit, le joueur, au moment où il joue, est en phase totale avec la réalité de son être : il a conscience que son activité n’est ni l’expression d’autre chose ni un moyen en vue d’autre chose, mais qu’elle est tout simplement ce qu’elle est ; elle existe en et pour soi-même, très précisément telle qu’elle est. Il s’agit là d’un moment de vérité : le joueur touche la réalité de son être propre telle qu’il est en soi, il entre en contact avec lui-même. Dans le jeu, il se connaît donc comme capable d’un savoir absolument vrai, à travers lequel il se révèle à lui-même comme principe réflexif, c’est-à-dire comme intelligence et comme esprit.

  Ainsi, tout argumentaire en faveur de la réalité de la liberté conçue comme activité autonome est nécessairement de nature idéaliste. En effet, on appelle traditionnellement idéalisme la doctrine selon laquelle toute réalité possible trouve son fondement dans un principe idéel, c’est-à-dire spirituel ou intellectuel, constituant lui-même la cause de sa propre réalité.

  Aussi un cercle de penseurs qui se proposent d’argumenter en faveur de la liberté est-il nécessairement un cercle de penseurs idéalistes, posant le principe de toute réalité dans la libre activité de l’esprit. D’un point de vue historique, l’objectif du groupe peut donc être compris comme une tentative de faire revivre et de redynamiser ce qu’on a appelé traditionnellement la philosophie idéaliste, aujourd’hui pratiquement disparue selon sa source vivante. À ce égard, le Cercle des penseurs idéalistes, hormis les objectifs exposés dans la première partie de ce texte, se fixe encore les buts suivants :

  Premièrement, le Cercle des penseurs idéalistes doit défendre les auteurs de la tradition idéaliste contre la tendance des matérialistes, de plus en plus insistante et agressive, à se les approprier et à les récupérer dans la cadre du discours matérialiste/déterministe. J’appelle ici « matérialiste » le penseur qui pose la possibilité de la représentation empirique dans une réalité indépendante de l’intelligence conçue comme activité réflexive. Par le passé, les matérialistes se contentaient de se moquer des idéalistes. Cela était regrettable et parfaitement méprisable, mais le projet idéaliste ne s’en trouvait que très modérément contrarié. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’ignorer l’attitude du matérialiste à l’égard du discours idéaliste. L’idéalisme ne fait plus simplement l’objet de moqueries de la part du matérialiste, mais celui-ci s’emploie maintenant de toute ses forces à nier jusqu’au fait même que l’idéalisme au sens propre ait jamais existé. Au moyen de nouvelles interprétations des systèmes philosophiques qui furent traditionnellement considérés comme idéalistes, les matérialistes tentent aujourd’hui de répandre l’idée selon laquelle des penseurs idéalistes au sens fort du terme n’ont en fait jamais existé. Cette idée doit être combattue, et les interprétations matérialistes des philosophies idéalistes doivent être réfutées.

  Deuxièmement, le Cercle des penseurs idéalistes doit présenter la philosophie idéaliste en tant que mode de pensée actuel, valable et solide. À cet égard, il se propose d’une part de réunir tous les arguments opposés ou susceptibles d’être opposés à cette philosophie, comme les objections de la philosophie analytique par exemple, et de les désamorcer. Et d’autre part, il s’occupera de démontrer dans quelle mesure un grand nombre de phénomènes humains et naturels se laissent expliquer exclusivement sur la base de principes idéalistes, ou que leur possibilité impliquent plus ou moins directement ces principes. Il s’attachera également à démontrer que plusieurs des paradoxes apparemment insolubles auxquels se heurte la science contemporaine se laissent facilement résoudre dans le cadre d’une approche idéaliste.1

  Troisièmement, le Cercle des penseurs idéalistes doit promouvoir et répandre le mode de pensée idéaliste. À cet égard, il se donne pour mandat, à travers le présent site web, de rendre accessible les textes des penseurs de la tradition idéaliste et leurs traductions (principalement en français, en anglais et en allemand); de publier tous les articles susceptibles d’éclairer le débat sur le sujet; et d’organiser certains événements (colloques, séminaires, assemblées) à l’occasion desquels les résultats de ses recherches pourront être présentés et débattus.

1 Voici dans le désordre quelques théories scientifiques actuelles, dont les postulats impliquent ou pourraient impliquer une hypothèse de type idéaliste: la théorie psychanalytique de l’inconscient, la mécanique quantique, la théorie de la relativité d’Einstein, la théorie neurologique de la conscience de soi, la théorie du Big Bang.

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